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RECENSIONES

Pierre THUILLIER (1982)
L’aventure industrielle et ses mythes.
Editions Complexe, 24, rue de Bosnie, 1060 Bruxelles, 180 p.

L’auteur, à qui l’on doit notamment que la revue La Recherche consacre
régulièrement quelques colonnes à l’histoire des sciences et des techniques,
présente ici des éléments essentiels de sa pensée critique sur le « complexe »
science et technologie. Nous pouvons les résumer en trois points. Primo, l’auteur
accepte une interprétation matérialiste de l’histoire. Secundo, il fait de l’histoire
des sciences d’une manière critique, j’entends par là qu’il ne se contente pas de
l’étude du passé mais qu’il observe aussi la réalité contemporaine avec l’intention de la juger. Tertio, il reconnaît au concept de « mentalité » une valeur explicative et heuristique très importante.

Voyons cela. Le primo est un credo. Au commencement était l’infrastructure ... Cherchant chez Marx des suggestions fécondes pour élaborer
une sociologie de la connaissance, l’auteur les trouvera, non sans admettre au
passage qu’elles pourraient conduire à des simplifications abusives. Il attaquera, en passant, deux idéalistes, John U. Nef, qui met trop l’accent sur le rôle
des « hommes de génie », remarquables par leur « désintéressement intellectuel » et
par leur pouvoir de transcender « la nécessité économique et matérielle
 », et Alexandre Koyré qui veut que les idées scientifiques aient une évolution autonome
ou quasi-autonome par rapport au contexte socio-économique
.

Le secundo dénote une conception pragmatique de l’histoire des sciences. Celle-ci n’est pas une vaine « connaissance du passé » dans le triple
domaine de la science, de la technologie et de l’industrie, mais au contraire une
discipline appropriée - et d’ailleurs irremplaçable - pour fonder la critique permanente de nos institutions, de nos réalisations dans le domaine scientifico-
technico-industriel. C’est ainsi que Pierre Thuillier aborde certains problèmes de
politique scientifique : organisation et rendement de la recherche scientifique,
relations entre l’enseignement supérieur et l’industrie. Il y a, chez notre auteur,
un parallélisme tout à fait intéressant entre la recherche épistémologique et
l’analyse socio-culturelle. Pour ne citer qu’un exemple, voici une observation
typique due à cette constante préoccupation. L’auteur définit le « complexisme » comme la philosophie qui se sert de « la complexité de l’histoire » pour
justifier dogmatiquement une démission épistémologique (et également une démission politique). C’est une forme distinguée du scepticisme : les choses sont si compliquées, comment savoir ce qui est important et ce qui ne l’est pas ? Et c’est aussi
une façon de pêcher en eau trouble. Tout est si complexe que, finalement, on peut
penser - et faire - n’importe quoi : excellent alibi pour masquer l’urgence de certains
choix, pour refuser les analyses trop critiques, etc.
Tiens, au fait, n’a-t-on pas fait
récemment, en Belgique, certaines analyses trop critiques de son « aventure
industrielle » ? Mais passons, et revenons à notre auteur. Son tertio est d’admettre qu’il faut tenir compte des mentalités. On sait que le mot ne date que du début
du siècle, et que la notion doit beaucoup aux travaux de Lucien Lévy-Bruhl.
Celui-ci, en analysant la « mentalité primitive », a forgé une clé livrant accès à
tout un domaine de l’histoire des sciences, et Pierre Thuillier l’a retrouvée. Tout
au long de son livre, il usera du concept de mentalité, mais avec des précautions
infinies : étant donné que le recours aux « mentalités » est souvent considéré comme
une fantaisie idéaliste, c’est donc un véritable plaidoyer que j’ai entrepris
.

Plaidoyer qui m’a convaincu, mais il est vrai que je l’étais d’avance : je
crois être de ceux qui veulent derrière « la science »,« la technique » et « l’industrie », derrière les institutions en général (retrouver) les hommes et leurs représentations, leurs structures mentales, leurs attitudes, leurs convictions pratiques, leurs
mythes socio-culturels.

Pierre Thuillier applique sa pensée critique (dont j’ai tenté de résumer
les principales lignes de force) à trois cas, celui (inévitable !) de la Révolution
industrielle en Grande-Bretagne, celui de la Révolution culturelle sous Mao Tsé-Toung, et celui de la France contemporaine.

Voici comment est expliquée la Révolution industrielle : en termes quelque peu simplificateurs mais clairs, les praticiens et les théoriciens partageaient très
largement la conviction que la pratique devait recourir à la théorie et que la théorie
devait être mise au service de la pratique. Socialement, cela signifie que les
« savants » et les « entrepreneurs », se percevaient comme engagés dans une même
activité. Pour les esprits fermement attachés à la distinction entre le manuel et l’intellectuel, entre le pratique et le théorique, ce fait est peut-être particulièrement difficile
à concevoir
.

La partie de l’ouvrage consacrée à la Révolution culturelle maoïste en
est sans doute le chapitre le plus original. On peut le résumer par ce passage :
tout s’est passé comme si les maoïstes, délibérément, avaient choisi de lutter contre
le confucianisme afin de diffuser des représentations et des normes culturelles plus
favorables au développement technico-scientifique (au sens occidental de l’expression) ( ... ) comment faire pour qu’un pays longtemps coupé du « développement scientifique, technique et industriel » puisse acquérir rapidement une « mentalité » et des
« attitudes » propres à encourager, fût-ce sous une forme spécifique, le développement de « la science » et de « la technique »
 ? . Bien entendu, l’auteur utilise ici abondamment les importants résultats de Joseph Needham sur la science chinoise.



















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