6(3)

Il convient de faire ici une remarque. La science-fiction, au vrai,
devrait être appelée la technologie-fiction, car c’est évidemment toujours dans le domaine technique qu’une innovation alimente l’inspiration
des romanciers de la SF. Voyage interplanétaire, rayon de la mort, robot
humanoïde, machine à lire les pensées, à remonter le temps, à franchir
la mort, tous les thèmes de la science-fiction, tous sans exceptions, sont
des innovations technologiques. Frankenstein anticipe les transplantations d’organes, le Meilleur des Mondes le génie génétique ... Qu’il y ait
une confusion entre science et technologie dans le domaine, éminemment populaire, de la science-fiction, apporte une justification au
concept de « techno-science », développé par Gilbert Hottois (1982). La
techno-science est ce que l’homme de la rue (et l’homme de lettres, qui
sur ce point ne s’en distingue guère) perçoit du « complexe » science et
technologie. Il voit les machines, les applications, les réalisations techniques, mais ignore totalement les concepts, les théories, les méthodes.
Ceci est important pour notre comparaison entre HS et SF. Certes, il
s’agit de deux « études » du progrès, mais l’histoire des sciences est
plus préoccupée du progrès du savoir, et la science-fiction du progrès
du savoir-faire.

Ce qui entraîne encore une différence. L’histoire des sciences
est plutôt individuelle (nous avons même noté qu’elle se fait volontiers
hagiographique), la science-fiction plutôt sociale.

Si le progrès technique intéresse l’auteur de science-fiction,
c’est quasiment toujours pour en décrire les conséquences sociales, et
l’on a souvent noté que les personnages des récits de SF n’ont généralement pas une très forte consistance psychologique.

Il faudrait dire aussi que quelques esprits se sont réellement
passionnés tant pour la science-fiction que pour l’histoire des sciences.
Un nom vient ici tout naturellement se présenter aux praticiens de l’histoire des sciences, qui utilisent quotidiennement le très bel ouvrage de
référence qu’est l’Asimov’s Biographical Encyclopedia, et qui n’ignorent
certainement pas qu’Isaac Asimov est aussi un très fécond auteur de
science-fiction. On pourrait, certes, trouver d’autres noms.

Une dernière remarque, encore. La science-fiction n’est pas
une invention américaine, mais il est indiscutable que c’est aux Etats-
Unis, dans les années d’après la première guerre mondiale, que le genre
s’est épanoui. A un point tel que la science-fiction peut être considérée
comme un élément essentiel de la culture américaine. L’histoire des
sciences a été inventée par un Français, Auguste Comte. Mais l’on doit
reconnaître que c’est au Belge George Sarton que revient le mérite
d’avoir, précisément aux Etats-Unis, dans les années 1920, été le premier à s’être fait l’apôtre de l’histoire de la science en tant que discipline
indépendante, fondée sur des recherches de type académique
(Elkhadem
et André-Félix, 1975). L’histoire des sciences est florissante en Amérique, comme la science-fiction.

Pour conclure ce parallélisme, rapidement et sommairement
esquissé, entre l’histoire des sciences et la science-fiction, il faudrait
dire que ces deux contrées que fréquente l’intelligence spéculative -
plus systématique là, plus fantaisiste ici - ont en commun qu’il s’agit
d’une manière temporelle (diachronique) d’appréhender les sciences et
les techniques. L’historien des sciences ne s’intéresse pas au phlogistique, mais il essaye de comprendre le passage de la chimie qualitative
(avant Lavoisier) à la chimie moderne, quantitative. L’auteur (et le lecteur) de SF ne s’intéresse ni aux astronefs ni aux automates programmables, mais il essaye d’imaginer le devenir de nos sociétés, quand sera
possible la navigation interplanétaire et que les robots seront parmi
nous.

L’histoire des sciences et la science-fiction sont des manières
opposées, et donc complémentaires, de considérer la science et la technologie dans le temps. Cette discipline (Auguste Comte) et cette fantaisie (Jules Verne) ne pouvaient naître qu’au XIXème siècle : deux styles
d’un même questionnement sur la signification et la valeur des techniques, rassemblées en technologie.

Références

K. Amis, 1962. - L’univers de la science-fiction. Trad. par E. Gille. Ed. Payot, Paris,
187 p.
I. Asimov, 1972. - Asimov’s Biographical Encyclopedia of Science and Technology.
The Lives and Achievements of 1195 Great Scientists from Ancient Times to the
Present Chronologically Arranged
. Doubleday & Company, Garden City, N.Y.
(USA), XXVIII + 805 p., ill. ( nouvelle édition, la première date de 1964).
B. Bargiac, 1978. - L’actualisation du virtuel. in C. Biegalski (éd.), Les intellectuels ; la pensée anticipatrice. Coll. Arguments, III, Union Générale d’Editions,
Paris.
J.C. Baudet, 1981. - Sur le concept d’histoire des techniques. Technologia 4 : 27-
34.
J.C. Baudet, 1982. - L’histoire des sciences plus utile que l’histoire des techniques ? Technologia 5 : 53-9.
H. Elkhadem & A. André-Félix, 1975. - L’humanisme selon George Sarton, historien de la science. Mém. & Publ. Soc. Sc. Arts et Lettres du Hainaut 86 : 9-26.
G. Hottois, 1982. - Ethique et technique. Bull. Soc. fr. Philo. 76 (3).

[1 This Liber de investigatione perfectionis magisterii is not the well-known work bearing the
same name, also attributed to Jābir ibn Hayyān (or « Geber » in Latin), and having the incipit « Investigatione(m) hujus nobilis (sime) scientie ex continua ... (TK 776). The latter
text has been printed many times, beginning with the incunabulum version of the Rome
printer Eucharius Silber (s.d. et l.) ; the former exists in manuscript only, though some parts
thereof are excerpted in Ruska (1935a) = [198-237).

[2 My rendition of Rhases’s notes on apparatus is derived entirely from Ruska (1935a) = [198-202).

[3 Gebri ... Summa perfectionis magisterii in sua natura ... , in Manget, J. J., Bibliotheca chemica
curiosa
, Genevae, 1702, vol. l. This is a reprint with slight variations of the
edition published by Marcellus Silber, and edited by Fausto Sabeo et al., between 1523
and 1527 in Rome. I am presently working on a critical edition of the Summa, but until this
task is accomplished, the reader may be advised to rely on the Sabeo edition and its reprints over the other available versions.

[4 The Liber fornacum, or Liber de fornacibus construendis has only been edited once, as is
also the case with the Liber de inventione perfectionis attributed to Geber. These works
were edited by a pseudonymous « Chrysogonus Polydorus »,and first printed in the ln hoc
volumine de alchemia continentur haec
... , (Nuremberg, 1541), printed by Johannes Petreius - the printer of Copernicus’s De revolutionibus orbium caelestium. Because of the
extreme rarity of this edition and its reprints, I have been forced to use a modern German
translation - Ernst Darmstaedter, Die Alchemie des Geber (Berlin, 1922). The L. fornacum
occupies pp. 114-125 of this version.

[5 The L. fornacum (Darmstaedter, op. cit., 116) calls the fixatory furnace an athanor. If the
L. fornacum is really by the author of the 13th c. Summa perfectionis, we may then see an
early, transitional usage of the term « athanor, we may then see an
early, transitional usage of the term « athanor » here, which is similar to the Arabic tannūr
in that it relates to a high temperature oven. By the 14th c., however, such texts as the
L. de multiplicatione and the L. lucis had restricted the term « athanor » to the low temperature version of the domed furnace.

[6 Archives de l’Administration des Mines et fonds Warocqué (Musée de Mariemont).

[7 Une fois pour toutes, signalons que nous utilisons le terme « histoire des sciences » pour
faire court. Nous préfèrerions le terme, plus adéquat pour désigner notre discipline : « histoire et philosophie de la science et de la technologie ». Il y a encore des historiens qui ne
savent pas que l’histoire ne trouve la justification de son labeur érudit que si elle débouche
sur les problèmes éternels de la philosophie (l’histoire n’est-elle pas encore, pour certains, un genre littéraire ?). Et il y a encore des historiens des sciences qui ne savent pas
que l’étude de l’évolution de la science est impossible sans prendre en compte l’évolution
technologique ...

[8 Il existe un establishment scientifique et industriel comme il existe un establishment littéraire et culturel. La culture, en effet, est aux lettres ce que l’industrie est à la science,
à la fois source et réceptacle. L’écrivain produit des idées qui seront transposées, modulées et diffusées par la culture, comme le scientifique découvre des faits qui alimenteront
l’innovation technologique, moteur de l’industrie. L’ingénieur industriel transpose les
connaissances scientifiques dans le monde de la production en grandes séries, comme
le cinéaste, le journaliste et le réalisateur TV, véritables ingénieurs culturels, transposent
la création littéraire dans le monde de l’imaginaire quotidien, celui du chaud biznesse et
des masse-médiats.



















info visites 228464

     COCOF
                      Avec le soutien de la Commission
                           communautaire française