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Nous reviendrons sur ses notes ; pour l’instant demandons-
nous comment Gramme a été amené à penser « brevets », ce qui ne
serait jamais venu à l’idée du simple ouvrier rampiste qu’on nous remet
sans cesse sous les yeux. Pour cela il faut essayer de comprendre dans
quel milieu professionnel il vit. Sa spécialité l’a déjà introduit dans deux
entreprises importantes exploitant des sources d’électricité. Il ne s’agit
certainement pas de passages transitoires dans ces maisons ; d’ailleurs
en 1873, il construira une dynamo à courant continu pour Christofle. Il
travaille aussi pour Ruhmkorff, ce qu’on nous présente comme un incident de dernier ordre. Or Ruhmkorff est alors le plus célèbre constructeur d’instruments de laboratoire, qui avait perfectionné et mis à son
catalogue depuis 1851, la célèbre bobine à induction connue sous son
nom mais étudiée d’abord par Masson et Breguet. Etabli rue Champollion, à deux pas de la Sorbonne, qui était encore celle de Lemercier du
XVIIème siècle, il est en relation avec tous les physiciens dont Louis Breguet qui construira les premières dynamos de Gramme. En outre Ruhmkorff devait fréquenter l’atelier de Rouart et de Mignon où se sont retrouvés pendant plusieurs années tout le monde des grands et petits techniciens que comptait Paris. A cette époque, Rouart et Mignon construisaient les premiers moteurs à gaz d’un autre inventeur belge, autodidacte, Joseph-Etienne Lenoir, originaire du Luxembourg belge, c’est-à-
dire à proximité du pays liégeois. Gramme a pu être introduit par Ruhmkorff chez Rouart et Mignon qui construisirent aussi des dynamos
Gramme avant que celui-ci ait ses propres ateliers. Parmi d’autres habitués de ce cénacle technique, comme Beau de Rochas, il y a rencontré
Bisshop, autre inventeur de moteur à gaz, et Marcel Deprez qui étudiera
plus tard le problème du transport à distance de l’électricité.

Il faudrait étudier de plus près le milieu de techniciens avec
lequel Gramme était en relation pour comprendre sa démarche personnelle. La prise de brevets nous paraît déjà moins insolite, non plus que
l’idée que le courant alternatif serait d’un meilleur effet pour alimenter les
lampes à arc.

Mais un autre problème se pose. Alors que les recherches sur
l’électrodynamique et l’induction connaissent une telle vitalité que la
théorie est poussée très loin, celle de Maxwell a été construite entre
1855 et 1865, pourquoi dans un corps scientifique aussi avancé ne
s’est-il trouvé aucun physicien pour étudier un générateur susceptible
d’être utilisé industriellement ? On peut répondre qu’ils étaient tous
occupés à d’autres sujets ; l’électricité était un phénomène physique
nouveau et passionnant et seule l’expérimentation de laboratoire présentait un intérêt. Les instruments restaient des moyens d’expérimentation et l’épisode de Pacinotti de 1861 le montre bien. Le monde savant
et le monde technicien restent encore très séparés malgré toutes les
affirmations sur l’influence de la science sur la technique.

Or il se trouve que l’industrie, et avec elle les techniciens, n’ont
aucun besoin de l’électricité. La machine à vapeur répond aux principaux besoins énergétiques de l’industrie, la turbine de Fourneyron se
répand plus rapidement que la machine de Watt en son temps, le gaz de
houille assure l’éclairage des rues et des ateliers, il commence à pénétrer dans les immeubles d’habitation et à alimenter les moteurs à gaz.
Les piles électriques répondent aux usages qu’on attend d’elles, télégraphe et galvanoplastie. L’épisode de Nollet montre à quel point la
machine électrique industrielle paraissait inutile. Créant une société
pour l’exploitation de sa machine, Floris Nollet indique que le but de la
société sera de produire par électrolyse de l’hydrogène, destiné à être
brûlé dans les becs de gaz. Le plus étonnant est que Nollet ait pu, sur
ce motif, réunir les fonds dont il avait besoin.

Voilà dans quel climat Gramme va poursuivre ses réflexions et
ses travaux. Il semble bien installé dans le milieu des inventeurs et certainement pas à court de ressource car son second brevet est déposé
par l’intermédiaire d’un cabinet de brevets (Mathieu, 45 rue Saint
Sébastien). Daté du 24 décembre 1863, n° 61 275, il est ignoré également de Pelseneer qui confondant brevets et certificats d’addition
donne une liste de 17 brevets de Gramme, sans leurs numéros et sans
distinguer les brevets français des brevets belges, ce qui ne facilite pas
les recherches originales. Il lui arrive même de donner comme adresse
de Gramme celle d’un de ses cabinets de brevets. Tous les brevets
que nous avons examinés, déposés par Gramme lui-même, portent
l’adresse 22 rue Popincourt, c’est-à-dire dans le XIème arrondissement,
le quartier traditionnel de la construction mécanique dans Paris.

Le brevet 61 275 de 1863 montre que Gramme n’est pas
encore très éloigné de ce qu’il a eu sous les yeux, c’est-à-dire les machines de Van Malderen. C’est à peine un perfectionnement de celles-ci,
dont on retrouve certaines caractéristiques. Les aimants, vingt-quatre,
sont placés horizontalement, de part et d’autre de trois roues en bronze
dont deux sont fixes, et une seule, celle du centre, est mobile. Peut-être
songe-t-il à faire varier le flux d’induction des bobines fixes par les bobines entraînées par la roue tournante. C’est une conception qu’il reprendra sous une forme différente dans son brevet de 1869, n° 87 938, qui
donne avec d’autres la description d’une machine dans laquelle deux
chaînes sans fin de fer doux, type chaîne de Vaucanson à fers plats, se
déplacent entre des aimants et des bobines fixes.

Dans le brevet 61 275 de 1863 les roues en bronze portent
chacune 24 bobines. On remarque que ces bobines sont ajustées dans
des gorges ménagées sur le pourtour. Déjà on voit se dessiner la
conception de ce qui sera plus tard le célèbre anneau ; le corps des bobines est à section elliptique ou ovale. C’est une idée sur laquelle il reviendra in fine ; il se réserve la propriété de fer doux à bases polygonales, quel
que soit le nombre des faces inscrites dans une ellipse ou dans un cercle, et celle d’employer des fers doux pleins ou creux pour les bobines.

Les bobines mobiles sont composées sans doute de ces sortes
de noyaux portant un enroulement de fil de cuivre. Quant aux bobines
fixes, elles semblent constituer seulement des pièces polaires plus
importantes que les simples extrémités des aimants.

[1 Communication présentée le 5 décembre 1980 au Colloque Histoire des Sciences dans
l’Ancien Pays de Liège, Hommage à Marcel Florkin
, organisé au château de Colonster par
MM. Pierre Laszlo et Robert Halleux de l’Université de Liège.

[2 Toute collaboration sous la forme de recherches d’anciennes machines et de documents
s’y rapportant sera la mieux venue. S’adresser au Centre d’Histoire et de Technologie rurales, 77, rue de la Gare, 6390 Treignes, Tél. 060/399624.



















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