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Histoire des techniques ou de la technologie ?

Il y a du flottement dans le vocabulaire, et nous ne reprendrons pas ici les tentatives de définition des termes technique et technologie (voir,
notamment, Quintyn, 1979). Nous nous contenterons de la définition approximative et provisoire suivante.

Technique : ensemble des moyens rationnels disponibles [3] pour atteindre un des objectifs de l’existence humaine. Par exemple, la médecine est
la technique formée de l’ensemble des moyens de conservation de la santé physiologique, l’usinage est la technique formée de l’ensemble des
moyens de mise en forme des matériaux solides par enlèvement de copeaux, la distillation est la technique formée de l’ensemble des moyens de
séparation des mélanges liquides homogènes utilisant une ou plusieurs vaporisations, la paléographie est la technique formée de l’ensemble des
moyens de déchiffrement des écritures anciennes, etc.

Technologie : ensemble des techniques.

Ces deux définitions étant proposées, que signifie l’hésitation : histoire des techniques ou de la technologie ? [4].

Il faut distinguer une simple question d’usage et un problème de fond. La question d’usage : les deux grands ouvrages français sur le sujet (Daumas, 1962 ;
Gille, 1978) utilisent l’expression « histoire des techniques », et le terme est usuel (comme histoire des sciences, histoire des religions mais,
curieusement, histoire de la philosophie). Usuel et sans discussion possible à une époque (pas tellement lointaine) où les techniques étaient considérées
comme un ensemble de recettes assez peu dignes des préoccupations de l’homme de pensée (relire, sur ce beau sujet, Diderot et d’Alembert). Le pluriel
« des techniques » a, indéniablement, une connotation péjorative, dans un monde où l’on profite des bienfaits de la science et des consolations de la
philosophie (considérer aussi l’expression significative d’art de l’ingénieur). Mais ce n’est en somme qu’une question d’usage, et elle n’intéresse que les
grammairiens. L’épistémologie discerne un problème de fond : existe-t-il une technologie qui serait un discours dont il s’agit de décrire la progressive
élaboration, aventure parmi d’autres (la démocratie, le progrès social) de l’esprit du singe vertical [5], ou n’y a-t-il que des techniques, procédés dont la
pluralité correspondant aux divers objectifs à atteindre n’est recouverte par aucune cohérence, aucune unité intrinsèque ? On a beaucoup médité sur
l’unité de la science (Fichant, 1969), l’exercice devrait être transposé à la technologie. Nous sommes assez d’avis que la technologie est une, le facteur
d’unification étant la source où les techniques puisent leur efficacité, qui est la rationalité. On a pu dire que la technologie est le rationalisme appliqué [6].
Nous souscrivons assez volontiers à cette formule, avec une réserve toutefois. Philosophiquement, il ne nous paraît pas que le rationalisme (qu’il soit, par
exemple, marxiste ou néothomiste) soit prouvé, mais sur le plan méthodologique, cette définition (qui n’est donc nullement une profession de foi)
bénéficie d’une réelle valeur opératoire et prédictive.

Nous sommes donc d’avis de conserver l’expression (elle est commode et l’usage doit orienter les terminologies) « histoire des techniques » mais avec le
sens « histoire de la technologie ». Ce n’est pas qu’une baliverne épistémologique. L’historien « des » techniques doit savoir, au-delà du morcellement
inévitable des spécialisations,
qu’il participe à un effort de connaissance d’un phénomène unique, même s’il est multiforme, et qui est plus que celui du contact de l’homme « avec la
matière ». Si la technologie est l’ensemble des moyens par lesquels l’homme atteint les objectifs de l’existence ; l’histoire de la technologie n’est rien
d’autre que l’histoire de l’homme face à ses désirs [7].
L’histoire de la technologie étudie le dialogue, si souvent sournoisement chuchoté, entre la
conscience de l’homme et sa corporéité.

[1 prodrome d’une notice qui paraîtra dans la Biographie nationale de Belgique (NDLR).

[2 Lire, sur la question de l’urgence de publier, l’article de Gaston (1972) dans La Recherche.

[3 Les techniques sont des modes d’appropriation du monde : le ciel est à qui sait voler (de Beauvoir, 1944.)

[4 Les questions de vocabulaire se compliquent encore (à moins qu’elles ne s’éclaircissent) quand on prend en considération les usages anglo-saxons. Il est indéniable que l’usage actuel, en français,
du mot technologie vient partiellement d’une contamination par l’anglais (Saint-Sernin, 1976).

[5 C’est la définition de l’homme que l’on trouve chez Jean Rostand (1954), qui précise : petit-fils de poisson, arrière-neveu de limace, bête saugrenue qui devait inventer le calcul intégral et rêver de justice.

[6 L’expression se trouve chez Bachelard, et s’adresse plutôt à la science. C’est que le mot appliqué n’est pas, dans l’épistémologie de l’Ecole française, utilisé dans sa pleine acception.

[7 Désirs. Ce mot, qu’il est impossible de ne pas rapprocher du mot péché, nous éclaire sur la suspicion ou le mépris qui s’attachent à la technique dans certaines cultures. Voir Tovmassian, 1976,
qui analyse l’attitude « idéaliste-bourgeoise » face au travail, sans aller à l’essentiel, étant prisonnier d’un système de pensée qui n’incite guère à la réflexion personnelle ; voir aussi Auzias, 1964, plus
subtil.

[8Et autres spécialistes de formation à dominante juridique et littéraire : sociologues, économistes.

[9 Quand il existe. Il n’y en a pas, nous l’avons déjà dit, du moins de jure (c’est-à-dire avec grade et diplôme) en Belgique. D’autres pays, où le nombre d’établissements de niveau
universitaire par km² est moins élevé que chez nous, en produisent d’excellents. L’hybridation est délicate. Je ne sais plus qui disait que la médiocrité de la science des philosophes n’a
d’égale que l’inanité de la philosophie des savants. Un autre disait que l’historien des techniques parle d’histoire avec les techniciens et de technologie avec les historiens, ce qui est fort
confortable.

[10 Il faudrait étudier l’association d’idées « technologie-machine », qui révèle une conception singulièrement rétrécie (et erronée) de la technologie.

[11 Il faut aussi prendre en considération les territoires : archéologie américaine pré-colombienne, extrême-orientale, etc. Cela a son importance pour l’archéologie industrielle : est-ce uniquement de l’Occident qu’il s’agit ?

[12 Pour la position épistémologique de l’archéologie industrielle et de l’archéologie contemporaine, nous nous permettons de renvoyer à notre article : Baudet, 1979.

[13 Pendant plus de 11 ans, j’ai exercé la fonction de dessinateur d’études à ladite société ; j’y étais également délégué syndical et membre de la commission de sécurité et d’hygiène.

[14Cet historique complètera les travaux déjà publiés sur les laminoirs de la région :
Hansotte, 1955 ; Hansotte et Hennau, 1979.

[15Hier moet onderstreept worden, dat Prof. ir. Quintyn de uitgever is van het tijdschrift Sartonia, gewijd aan de geschiedenis van de wetenschap en techniek. Sartonia en Technologia zijn de enige Belgische tijdschriften die zich met deze discipline inlaten.



















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